Création
“Depuis qu’il a étendu sa main sur la création, Dieu n’est plus le même. Nous racontons l’histoire des six jours, symbole d’un commencement de l’univers, mais bien avant de sortir de sa voix, avant que la matière ne fût éveillée par ses mots, l’œuvre de création courrait parallèlement à l’existence de Dieu, attendant l’heure de monter à ses lèvres, dans un souffle. L’œuvre, cette nécessité d’avoir une limite, pressait. Il fit l’univers. Pour nous il est infini, pour lui c’est une impasse. L’histoire du monde est depuis lors celle des efforts de Dieu pour se soustraire à la création. Elle est pour lui un clou, comme celui qui s’est enfoncé en trois coups dans le corps du Christ, clou planté au hasard à une heure quelconque du temps et qui depuis oriente tout l’espace autour de lui. Le Dieu qui fit l’homme n’a pu se détacher de lui. De là naît l’anxiété qui saisit le créateur par vagues et le pousse à défaire univers et créature, mais désormais il est lui-même l’œuvre qu’il a accomplie, il est ce qu’il a commis. La fin des temps ne lui rendra pas le Dieu qu’il était avant, même l’ultime destruction sera un maillon de la chaîne. Il est le potier de l’univers ou il n’est rien.
Les prophètes disent qu’à la fin du monde chacun aura pleine connaissance de Dieu. A cet instant-là nous comprendrons finalement la règle qui a régi un si grand désordre et nous pourrons absoudre Dieu d’avoir fait le monde.”
Erri de Luca
Acide, Arc-en-ciel